Moi, j’aime mieux la petite russe.

Dans leur correspondance, Freud et Jung l’appellent comme çà, à plusieurs reprises : « la petite. » C’est touchant n’est-ce pas ? En même temps ce n’est pas une poupée ! Le film ne lui fait pas la part belle. Il néglige déjà totalement ces contrées lointaines d’où elle vient. Les propos de Jung et Freud ne sont pas loin, dans leur correspondance, d’airs vaguement racistes, ou du moins un brin méprisant. Ces russes d’abord concernés par la masse, et sûrement empêtrés dans ces malsaines idées d’améliorer le destin collectif …
 
Sabina Spielrein n’est pas épargnée, ni par l’un ni par l’autre. La séduction entre Jung et sa patiente a été mutuelle, - ce que lui ne concèdera qu’à reculons à Freud, qui veut bien, d’abord, entendre sa défense, et le consoler, mais en des mots qui ne sont en rien moins que dubitatifs : « Être calomniés, et roussis au feu de l’amour avec lequel nous opérons, ce sont les risques du métier. ‘Tu veux être avec le diable et tu veux craindre la flamme ?’, écrit Freud, citant Goethe qu’il présente comme le grand-père de Jung, comme l’affirmait une légende. » (A. Et., p. 190)
 
Jung répond rapidement : serments de fidélité à la psychanalyse ; il n’y aura pas de rupture comme avec Fliess, clame-t-il à Freud. Mais il poursuit, continuant de se défausser : « Ces derniers jours, le diable m’a tourmenté sous la forme de l’ingratitude névrotique. », usant de la formule employée par Freud. Jung révèle ici, sans le savoir peut-être, ses véritables sentiments, pour une femme qu’il compare au diable (A. Et., p190) 
 
Sabina Spielrein débarquant à Genève, n’est pas l’objet de meilleurs égards, quand à ses origines. Le film de Cronenberg ne l’évoque guère. D’étudiante (pas très éduquée), folle venant de Russie, schizophrène, elle deviendra hystérique, et la meilleure maîtresse et amie (en second après sa femme, -sic.) d’un « séduisant médecin ».
 
Des russes, il semble qu’on s’en méfiait vivement, dans les milieux médico-psychanalytique de l’époque. On les soupçonnait toujours de vouloir refaire le monde. Sabina s’en défend clairement en écrivant à Freud. Jung, lui, écrit au professeur pour lui parler d’un jeune psychiatre  de Moscou venu le voir : « (Ses échecs tenaient)  au matériel russe, dans lequel l’individu est encore si mal différencié, comme un poisson dans un banc. Là-bas ce sont les problèmes de masse qui demandent à être résolus en premier. » (idem, p. 191)
 
Freud répond : « Votre Russe (j’admire d’ailleurs une fois de plus expressément votre patience ou plutôt votre dévouement) a sans doute quelques rêves utopiques d’une thérapeutique qui exaucerait l’univers, et alors cela va trop lentement pour lui. Je crois que c’est à cette race que l’art de se donner de l’effort manque le plus. » (lettre 143, du 3/6/1909). (Aïe aïe aïe ! Michel Onfray 
n’a pas du avoir le temps de lire cette lettre, sinon çà se saurait!) On voit poindre là quelque chose d’impérieux, de persévérant, qui ne lâchera pas la psychanalyse : comment penser les rapport entre l’individu et le groupe, le sujet et le collectif, le traumatisme et le fantasme. 
 
En tous cas, me revient tout d’un coup la phrase bien frappée, de René Char, qui conviendrait peut-être ici : « Ce sont les plus doués pour l’enfer qui renâclent le plus contre les braises. » (in : Les Matinaux) 
 
Le troisième point dans le film, par absence, laisse plus encore Sabina Spielrein dans le second rôle. 
(On vient de le voir : le 1er était : la psychanalyse ne doit pas être utilisée comme un moyen de satisfaction sexuelle, le 2d : l’origine russe, l’individu et la masse. La notion de collectivité, totalement étrange à la psychanalyse naissante tel que le film nous le rend.) 
 
Il s’agit pourtant de son « Aufhebung » (en français : levée, dissolution, abolition, cassation, transmutation même) à elle Sabina Spielrein, qui a réussi, à partir de  l’incandescence de la passion qu’elle a partagée avec Jung, à produire le diamant noir (ah ! la facilité du langage) du concept de pulsion de mort, comme Bernard Palissy allant aux limites les plus incroyables, « au delà du principe de plaisir », a trouvé le secret  de la production des plus beaux émaux, brûlant jusqu’à tous ses meubles. Il faut se consumer pour renaître, détruire pour produire. La destructivité et l’anéantissement des pulsions appartiennent aux pulsons  de vie, sexuelles et de conservation.
 
Sabina Spielrein écrit dans son journal, en 1909 : « Il voulait me montrer que nous étions devenus des étrangers ; c’était pour moi une humiliation d’aller chez lui. Je résolus pourtant de me rendre chez lui le vendredi suivant, mais d’adopter une conduite tout à fait officielle. (…) Profondément déprimée j’attendis. Il arriva rayonnant de joie et, profondément remué me parla de Gross et de la profonde connaissance qu’il en avait tirée (c’est à dire sur la polygamie) ; désormais, il ne voulait plus refouler ses sentiments pour moi, il m’avoua que 
j’étais (excepté sa femme bien entendu) sa première, sa meilleure amie, etc., etc., il voulait désormais tout me dire de lui. » (c’est moi qui souligne) Notons ce renversement : dans le fond, Jung s’adresse tout d’un coup à son amoureuse, comme à son analyste. Ce qui fait loi c’est son transfert à lui, maintenant. Et même, plus prosaïquement : son plus pur bon plaisir.
 
Quelle est cette force, « le diable » qui se manifeste de nouveau en cette nouvelle 
déclaration enflammée de Jung ?, se demande-t-elle. La fameuse phrase de Goethe dans Faust lui revient, que Freud reprendra trente ans plus tard : « Une part de cette force qui toujours veut le mal et toujours crée le bien. » Sabina Spielrein poursuit :
 
« Cette force démoniaque dont l’essence est bien la destruction (le mal) et qui est en même temps force créatrice puisque de la destruction (de deux individus) naît un nouveau, c’est précisément l’instinct sexuel dont l’essence en fait un instinct de destruction, d’anéantissement pour l’individu isolé, et qui par conséquent a, d’après moi à surmonter une très grande résistance chez chaque personne ; mais vouloir ici démontrer cela à nouveau exigerait beaucoup de votre temps. Il est temps d’aller dormir. » (in : Sabina Spielrein entre Freud et Jung, de A. Caratenuto et al., Ed° Aubier – Montaigne, 1981, p. 142. Cité par A. Etkind) Il est bon d’entendre qu’il est bon d’aller dormir, à un siècle de distance.
 
 « La destruction comme cause du devenir. », était le titre de l’article qu’elle écrivit l’année de son doctorat. 
 
Mais souvenons-nous, … ne savait-on pas cela depuis des temps immémoriaux ?  « Il faut détruire pour construire ! », Isaïe dans le Livre des Prophètes.
 
S. Spielrein offre ce texte, cette découverte, à Jung, de façon très émouvante, par ces mots : « Très cher ! Recevez le fruit de notre amour, le travail (qui vous appartient) de votre petit enfant Siegfried. Cela m’a coûté des efforts surhumains, mais, pour Siegfried, je n’aurais reculé devant aucune peine. Si vous deviez accepter ce travail pour la publication, il me semblerait avoir rempli mon devoir envers vous. Ce n’est qu’alors que je serais libre. Si j’éprouve une telle appréhension, c’est que le travail m’est bien plus précieux que la vie elle-même. » (idem, p. 201)
 
Nous sommes loin des conventions